Se dire féministe

Publié: 9 mars 2012 dans questions...
Tags:, ,

Il y a d’un côté la difficulté qu’ont des femmes, beaucoup trop nombreuses, à se dire féministes. C’est le fameux « je ne suis pas féministe mais… ». Conséquence du recul du mouvement féministe après les années 80, contre-offensive des discours sexistes. le féminisme serait devenu un combat d’arrière-garde puisque maintenant ça y est dans « nos » pays (par opposition aux « ailleurs » barbares), l’égalité serait acquise, même s’il reste quelques problèmes en marge (d’où le « mais… »). Et se dire féministe serait risquer d’être assimilée à l’épouvantail de la femme « hystérique », « frustrée » etc. Je ne vais pas me lancer ici dans l’explication de la nécessité de se revendiquer féministe, justement pour contrecarrer ce discours.

Mais il y a de l’autre côté une difficulté, qui me parait beaucoup plus problématique, de démêler, parmi celles qui se revendiquent féministes, celles qui seraient légitimes, de celles qui ne le seraient pas. Peut-il même être légitime de dénier à certaines la revendication de ce nom, et selon quels critères ?

Le féminisme est pluriel, il l’a toujours été, et cela fait partie de sa richesse. L’argument selon lequel les féministes ne seraient pas d’accord entre elles est un simple moyen rhétorique pour tenter de décrédibiliser leurs revendications. A grands traits, historiquement il y a eu un féminisme plutôt réformiste et un autre dit « radical », plutôt proche, même si en débat, du mouvement ouvrier. De là des débats, des analyses divergentes, des stratégies différentes pour défendre les femmes. Ce sont des débats riches, denses, difficile et parfois polémiques.

Mais que faire lorsque Laurence Parisot, présidente du MEDEF, se dit féministe ? Et lorsqu’ Anne Sinclair fustige les « féministes autoproclamées » ? La première se targue d’une »commission pour le respect de l’homme » (appelation étrange pour une commission qui a en charge la question de l’égalité femme-homme…), d’avoir nommé à certains postes plus de femmes que ne l’imposait la loi etc. De belles intentions en accordant à la « patronne des patrons » qu’elles soient sincères. Mais être féministe, et être parmi les défenseurs/euses les plus important-e-s du capitalisme qui engendre en maintient de façon nécessaire des inégalités et notamment les inégalités femmes-hommes, qui s’articule si bien avec le patriarcat, est-ce que c’est crédible ? Est-ce qu’il n’y a pas là une contradiction telle qu’il est impossible de prétendre être féministe ? A l’inverse, que signifie le fait de parler de « féministes auto-proclamées » ? Qui d’autre pourrait « proclamer » le féminisme de telle ou telle femme ? Et si l’émancipation des opprimé-e-s ne saurait être que l’oeuvre des opprimé-e-s eux/elles-même, on ne peut que s’auto-proclamer féministe.

Mais il y a, il me semble un autre écueil, du côté du mouvement féministe cette fois, une tentation qui peut être dangereuse, lorsque des organisations, des militantes reconnues vont dénier à d’autres, dont le discours, les formes d’actions ne sont pas conformes à une certaine tradition féministe, le droit de se revendiquer comme telles.

A titre d’exemple, une organisation féministe ukrainienne encore assez jeune, FEMEN, fait beaucoup parler d’elle en ce moment. La particularité est d’organiser des actions, généralement assez médiatisées, où elles se montent seins nus. Contre DSK et pour se solidariser avec Nafissatou Diallo, elles se sont déguisées en « soubrettes » et ont manifesté devant le domicile de celui-ci. Cela pose évidemment beaucoup de question. Est-ce que la nudité, l’utilisation pour le subvertir d’un fantasme sexiste, peuvent réellement permettre de lutter pour l’émancipation des femmes, où est-ce que cela ne participe pas plutôt de leur oppression ? Pour ma part je n’ai pas dé réponse pour l’instant. On peut discuter de leur mode d’action, on peut le critiquer et s’en démarquer. Cependant il me semble que l’engagement féministe de ces femmes qui en Ukraine se mettent réellement en danger ne peut être nié, et que leur refuser le droit de se dire féministe est une violence supplémentaire là où seul un débat sororel devrait exister.

Comment alors faire la part des choses entre des femmes, extrêmement minoritaires qui sont clairement du côté des oppresseurs, bien qu’elles puissent se dire féministes, et d’autres, dont on peut contester les positions, débattre de leurs analyse et forme d’actions, mais qui pour autant se battent réellement, sincèrement pour les femmes ?

Le féminisme est le lieu où a pu être saisie et questionnée la complexité de l’articulation des rapports sociaux et donc des oppressions/exploitations. Il a été/est interpellé par des femmes qui ne se reconnaissent pas dans un féminisme qui à tel moment est dominant, parce que celui-ci ne prend pas en compte leur vécu spécifique parce qu’elles ne sont pas seulement femmes, mais femmes racisées, ou lesbiennes, ou ouvrières, parce qu’elles subissent des situations de double, triple, quadruple oppressions dont ne rend pas compte telle grille d’analyse féministe. Le mouvement féministe, les organisations qui s’en réclament, les études de genre se sont enrichis de ces critiques . Mais il serait contradictoire de penser qu’à un moment il parviendrait à penser de façon aboutie et définitive ces articulations, les différentes formes d’oppressions étant aussi mouvantes que les rapports sociaux.

Sans tomber dans un relativisme où tous les discours dès lors qu’ils se prétendraient féministes seraient à mettre sur le même plan (comme lorsque l’on justifie l’intervention impérialiste dans un pays au nom du féminisme), il me semble que la force des féministes doit en partie résider dans une capacité de se remettre en question pour écouter d’autres discours féministes. C’est la condition pour un tel débat sororel dans lequel certaines pourront convaincre d’autre de leurs positions là où les discussions se cristallisent et aboutissent à des clivages désastreux. Se reconnaître ainsi mutuellement comme féministes, entre lesquelles il y a des désaccords, est la condition pour maintenir des cadres unitaires et en construire de nouveaux.

Publicités
commentaires
  1. AC Husson dit :

    Je découvre votre blog… et je partage sur twitter! Bonne continuation!

  2. L'elfe dit :

    Depuis que j’ecris sur le sexisme, j’ai l’impression que le féminisme est une tare. Peut-être le machisme est-il si ancré dans la société que les gens ne le voient pas, du coup ils ont l’impression que les féministes veulent juste donner le pouvoir aux femmes. Aussi comme le sexisme est partout tas toujours quelque chose a redire sur tout et les gens te prennent pour une chieuse.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s