Facilité de langage

Publié: 15 mars 2012 dans Les ruses du sexisme
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Lu dans la rubrique « courrier des lecteurs » de Télérama n°3244

« Masculiniste ? 

Journée des femmes oblige, nous avons pu entendre tout et n’importe quoi ce 8 mars. Par exemple, un élan de protestation sur la règle d’orthographe où le masculin l’emporte. Or, précision, si le masculin l’emporte c’est parce que c’est la forme d’accord la plus simple, aucun machisme à ce stade. A quand la journée de l’inculture ? En revanche, la circulaire sur la féminisation des métiers, titres et fonctions date du 11 mars 1986 (merci Yvette Roudy, alors ministre des Droits de la femme, et Benoîte Groult, présidente de la commission rédactionnelle) et tarde souvent à être mise en place. »

Je suppose que la réaction de cette lectrice fait suite à la pétition http://queleshommesetlesfemmessoientbelles.blogspot.com/ à l’initiative de Femmes Solidaires, L’égalité, c’est pas sorcier !, la Ligue de l’enseignement. La revendication de cette pétition est de réformer la règle de l’accord des genres en substituant le fameux « le masculin l’emporte sur le féminin » à la règle de proximité. Celle-ci consiste à accorder un adjectif en fonction du genre du nom le plus proche. Selon cette règle il ne faudrait plus dire

« Que les hommes et les femmes soient beaux »

mais :

« Que les hommes et les femmes soient belles » ou « Que les femmes et les hommes soient beaux ».

A ce stade il ne s’agit donc pas de révolutionner toute la grammaire française, et il resterait que, comme nous l’avons appris en CP, « S’il faut désigner une assemblée de 1000 personnes composée de 999 femmes et un hommes, il faut employer le pronom masculin ». Mais bon, ça peut être une première étape significative.

Mais pourquoi vouloir s’en prendre à la grammaire française, pourquoi le neutre masculin n’a en réalité rien de neutre ? Effectivement à l’heure actuelle il est plus simple d’appliquer la règle selon laquelle le masculin l’emporte plutôt que de féminiser systématiquement les textes.Mais cette simplicité n’est pas le résultat d’un choix neutre, il est celui d’un rapport de domination comme le montre très bien un passage de ladite pétition :

En 1676, le père Bouhours, l’un des grammairiens qui a œuvré à ce que cette règle devienne exclusive de toute autre, la justifiait ainsi : «  lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. »

La marque du féminin en grammaire n’est pas juste une précision qui permet simplement de connaitre le genre du sujet, elle est la marque de la différence, de l’Autre, relativement à un neutre, c’est-à-dire masculin, qui, selon les termes de Simone de Beauvoir, est « dans son droit », n’a pas à se justifier.

La question du langage dans les luttes féministes (mais de façon générale dans toutes les luttes où l’opprimé-e, l’exploité-e pose la question de sa reconnaissance), peut paraître secondaire par rapport à d’autre questions comme les inégalités salariales, les violences faites aux femmes etc. Et effectivement, si elle n’est pas articulée dans une analyse générale de ce qu’est la domination masculine, elle reste assez abstraite, et il n’est pas évident de voir quel impact cela peut avoir sur la réalité des femmes. Il faut comprendre en quoi le langage relève de l’idéologie et rend évident un ordre des choses qui est celui de rapports de dominations. Dans Consciences des femmes, monde de l’homme Sheila Rowbotham explique :

« Quoique nous éprouvions la même paralysie, la même aliénation vis-à-vis d’un monde que nous ne contrôlons pas, les difficultés spécifiques auxquelles nous nous heurtons dans l’élaboration d’un langage qui puisse devenir un instrument de notre propre théorie sont sensiblement différentes. Notre oppression est plus intériorisée – le malaise que nous éprouvons à l’égard des mots imprègne notre psyché. Le problème n’est pas celui d’une extériorité par rapport au langage existant, car nous n’avons aucun espoir d’y pénétrer et de le changer de l’intérieur. Nous ne pouvons nous contenter d’occuper les mots existants. Avant de les reprendre, il nous faut d’abord en changer le sens. »

Il faut donc comprendre les revendications grammaticales féministes dans une perspective plus générale de la réappropriation du langage, laquelle elle-même doit être pensée dans une lutte contre un système qui est celui du patriarcat.

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commentaires
  1. Perrine dit :

    J’ai envie de dire que les femmes soient belles et que les hommes soient beaux ! ^^
    Pourquoi cette réforme d’orthographe est elle si mal prise ? De l’autre côté du Rhin, l’Allemagne a déjà sauté le pas et il y a eu réforme de l’orthographe en faveur des féministe. La France est tout de même un pays trop bien ancré dans ses traditions patriarcales… Entre l’incompréhension du pas en avant qu’est la suppression du « Mademoiselle » et les idées incomprises de la journée de la jupe et de celle de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes (et non pas journée de la femme…).
    Mais je ne désespère pas que les choses bougent ! 🙂

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