Le féminisme avant le nom

Publié: 26 mars 2012 dans elles en ont, HERstory
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Le mot « féministe » (1) est très récent. D’après Geneviève Fraisse, sa première occurrence daterait de 1872, et non pas chez une pionnière de la lutte pour l’égalité pour l’émancipation des femmes mais chez un de leurs ennemis, Alexandre Dumas fils (2) qui publie  « L’homme-femme »,  pamphlet à propos d’une affaire de moeurs, débat sur l’adultère et l’interdiction du divorce. Dans ce contexte « féministe » s’entend comme une insulte. mais comme ce qu’il arrive souvent des mots des oppresseurs sensés dévaloriser, « féministe » et « féminisme » fera l’objet d’une réappropriation par les femmes luttant pour leurs droits.

Ce mot apparaît d’autant plus récent que les luttes et les femmes que l’on peur qualifier a posteriori de « féministes »ne l’ont pas attendues.

 Il y a évidemment la figure emblématique et incontournable d’Olympe de Gouge qui publie en 1791 la  Déclaration des droits de la femme et de la citoyenndont est issue la phrase « la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune« 
 
Autre révolution, autre figure féministecélèbre, celle de Louise Michel, connue notamment pour le rôle qu’elle a joué pendant la Commune de Paris en 1871. Contrairement à Olympe de Gouge, elle n’a pas formulé de revendications spécifiques aux femmes. Mais militante révolutionnaire, anarchiste, par son engagement au moment de la Commune aussi bien que les années qui ont suivi comme lors de sa déportation en Nouvelle Calédonie, elle remet en cause les rôles sociaux imposé par le patriarcat qui exclut les femmes du champ politique. Par conséquent, son action, ainsi que celles des autres femmes pendant la Commune, nombreuses mais moins connues est intrinsèquement subversive au regard de la domination masculine, et donc féministe.

Au-delà de ces deux figures assez connues, de nombreuses femmes, avant l’invention de ce mot « féminisme » ont analysé, dénoncé, combattu la domination subie par les femmes.

Claire Démar est assez peu connue, journaliste et écrivaine, elle a fait partie du mouvement saint-simonien (souvent compris dans ce qui a été appelé « socialisme utopique), où ses revendications féministes se heurtent au paternalisme des dirigeants de ce mouvements. C’est ce qui la pousse à écrire deux textes Appel d’une femme au peuples sur l’affranchissement des femmes, et Ma loi d’avenir, où elle explique que les luttes du peuples contre l’oppression, contre les inégalités sont intrinsèquement liées à l’émancipation des femmes. Elle propose aussi une analyse du mariage en termes de « prostitution légale », les femmes étant la plupart du temps contraintes et soumises à la volonté de leur mari.

 Appel d’une femme au peuple, 1833, extrait :
« Peuple, tu ne seras véritablement libre, véritablement grand, que le jour où la moitié de ta vie, ta mère, ton épouse et ta fille, seront, elles aussi, affranchies de l’exploitation qui pèse sur leur sexe. Peuple, Dieu a fait l’homme le plus fort, mais ce ne peut pas être pour opprimer la femme, qui est sa créature aussi bien que toi ; peuple, si Dieu t’a donné la force et l’énergie, il a donné à la femme la grâce et la persuasion ; peuple, ta force doit la protéger, la soutenir contre toute forme d’exploitation.

Femmes, votre grâce, votre amour doit récompenser, adoucir et glorifier l’homme ; l’amour de plus en plus tend à s’intrôniser ; non plus l’amour de l’esclave pour le maître, ou du maître pour l’esclave, mais l’amour libre et digne, d’égal à égal. Je le répète encore, l’heure est sonnée ; il faut que la femme prenne enfin son droit de possession, sont droit d’élection, son droit d’adhésion libre et spontanée, non seulement dans le gouvernement de la famille, mais dans le gouvernement de la cité et du royaume ; il le faut vous-dis-je ; c’est à la femme, c’est-à-dire aux femmes à crever le papier brouillard derrière lequel apparaît votre fantasmagorie parlementaire ; c’est aux femmes à couper le fil doré qui fait mouvoir vos marionnettes diplomatiques »

Jeanne Deroin, institutrice, ouvrière, lingère…, elle aussi a été proche du Saint-Simonisme et à dû faire face à l’opposition qui y était faite aux revendications féministes. Elle fonde avec Désirée Gay un journal La Politique des femmes qui se présente comme « journal publié pour les intérêts des femmes et par une société d’ouvrières » mais l’administration les oblige à le rebaptiser « L’Opinion des femmes, publication de la société d’éducation mutuelle des femmes « . Ce changement de nom est très révélateur, on autorise les femmes à avoir une « opinion » mais pas à se mêler de « politique » et surtout pas pour défendre leurs intérêts. Jeanne Deroin va aussi se présenter aux élections législatives de mai 1849 qui suivent la révolution de 1848 et publiera la déclaration dont est extrait le texte suivant :

Aux démocrates socialistes 1849

« L’homme seul a jusqu’à présent réglé les destinées du genre humain, et presque toutes les lois sont injustes, oppressives et imprévoyantes ; la répartition inique des produits du travail, l’esclavage, le servage et le prolétariat, produisent partout la corruption, l’ignorance et la misère.

C’est parce que l’homme ne peut comprendre seul ce qui est nécessaire au bonheur et à la durée des sociétés et qu développement complet de toutes la facultés physiques, intellectuelles et morale de l’être humain, homme et femme.

C’est donc un devoir pour la femme de réclamer le droit d’intervenir et de prendre en main la cause des opprimés et des souffrants. Fille, sœur, épouse et mère des citoyens, elle a le même intérêt au bonheur social et le même droit de concourir à la formation des institutions et des lois sur lesquelles repose l’avenir de ses enfants. »

Flora Tristan, tout autant femme de lettre qu’ouvrière, a exprimé dans l’Union ouvrière (1843) avant Marx cette idée que les travailleurs ne doivent compter que sur eux-mêmes pour défendre leurs intérêts et non sur un gouvernement au service des dominants. Elle a parcouru toute la France armée de ce livre pour tenter de convaincre les travailleurs des idées qu’elle y défendait. Dans ce même texte apparaît un chapitre intitulé « le pourquoi je mentionne les femmes  » où elle explique pourquoi elle parle systématiquement des ouvriers ET des ouvrières.  Elle explique d’abord comment la femme est exclue des sociétés humaines, traités par « le prêtre, le législateur et le philosophe » comme une « paria » qui a été « mise hors l’Eglise, hors la loi, hors la société ». Et elle explique ensuite pourquoi la lutte pour l’émancipation des femmes est dans l’intérêts des prolétaires (masculins), dont la situation avant 1789 était pour elle semblable à celle des femmes.


Mais pourquoi à cette période, pourquoi les femmes qui subissaient la domination masculine (dans la diversité des formes qu’elle a pu prendre) depuis une époque si lointaine qu’on a du mal à la dater, en on pris conscience à ce moment de l’histoire ?

Contexte historique révolutionnaire et travail des femmes

On ne peut pas comprendre l’émergence de ce féminisme en France si on ne restitue pas son contexte qui est celui de 1789 et d’un XIXème rythmé par plusieurs insurrections et révolutions. Mais il faut aussi prendre en compte la place que les femmes occupaient socialement, économiquement et l’évolution de leurs formes de travail.

La participation des femmes à tous ces moments révolutionnaires, au centre même des insurrections est connue et a fait l’objet de caricatures aussi bien du côté des contre-révolutionnaires que des révolutionnaires masculins. On parle des « tricoteuses » de la Révolution française, des « pétroleuses » de la Commune etc. Pourtant les femmes étaient exclues de la sphère politique, du fait de la division sexuelle du travail, elle était une « affaire d’homme » et les femmes étaient éduquées en conséquence. Sheila Rowbotham (3) voit dans la place qu’occupaient les femmes du peuple, dans le rôle qu’elles exerçaient au sein de la structure économique qu’était la famille, une explication du rôle central et parfois moteur qu’elles ont pu jouer des les révoltes alimentaires qui ont précédées 1789. Etant en charge de nourrir la famille, elles étaient particulièrement conscientes de la cherté et de la rareté de la nourriture. Mais elles vont aussi commencer à agir en tant que groupe spécifique ayant des revendications propres comme à la veille de la Révolution Française lorsque des femmes rédigent des cahiers de doléances propres ainsi qu’une pétition adressée au roi demandant à ce que les métiers traditionnellement féminins soient interdits aux hommes, afin qu’elles aient de quoi travailler.

Cependant, très vite et malgré leur rôle essentiel dans tous les moments insurrectionnels , elles vont systématiquement être exclues de la politique par ceux-là même aux côtés desquels elles se sont battues.En 1793 les femmes seront exclues de l’armée dont le rôle est alors de propager la révolution. Dans le discours qui justifiera cette décision de la Convention Carnot déclare « un fléau terrible détruit nos armées ; c’est le troupeau de femmes et de filles qui sont à leur suite […]. La dissolution des mœurs y est à son comble » (4). L’historienne Michèle Riot-Sarcey commente :

« Exclues de l’universalités des droits, les femmes, assujetties à la nature, sont mises hors la loi commune. Le discours du conventionnel n’est pas un simple discours de circonstance. Il est l’aboutissement d’un processus, à l’issu duquel les représentants du peuple souverain se voient dans l’obligation de délibérer sur la réalité de l’individualité des personne du sexe féminin. Le grand débat sur la citoyenneté directe ou indirecte, active ou passive, civique ou civile se conclut, précisément après l’entrée concrète des femmes en politique, par une mise à l’écart des femmes de l’histoire en tant qu’actrices, mais aussi en tant que sujets de droit commun. » (5)

Dans La démocratie à l’épreuve des femmes, Michèle Riot-Sarcey va montrer que le même phénomène se reproduira dans les moments révolutionnaires de 1830 et 1848. C’est donc alors qu’elles se battent avec les hommes, dans une lutte qu’elles pensent d’abord comme commune que les femmes vont prendre conscience à une échelle de plus en plus importante de leur exclusion politique et commencent à formuler les revendications de leur émancipation, de leur égal accès à la citoyenneté.

 « en même temps qu’elles entonnent cette hymne à la liberté, à l’unisson du peuple, elles perçoivent la distance qui les sépare de ces hommes dont elles partagent les rancœurs sans bénéficier de la même individualité, de la même liberté, sans pouvoir les accompagner dans les mêmes projets sociaux. Et là tout bascule : saisies par la réalité, elles se voient placées dans une situation autre, hors de la sphère publique. Elles éprouvent alors le besoin  de sortir d’une dépendance, de se soustraire à une tutelle masculine qui les écarte des réformes sociales. Avant de lier leur sort à celui des hommes, avant de réclamer la liberté du peuple, elles aspirent à l’émancipation.(6) »

C’est le contexte révolutionnaire général qui amène les femmes sur la scène politique, mais c’est l’opposition des hommes qui les conduit au féminisme, qui leur permet de poser de façon beaucoup plus générale la question de l’égalité femme-homme.

Mais si la place spécifique des femmes dans la société explique en partie pourquoi elles ont pris une part si active dans ces révolutions, l’évolution du travail féminin va aussi jouer un rôle dans la prise de conscience féministe. Le XIXème siècle est celui de l’épanouissement du mode de production capitaliste, et par conséquent du travail salarié. Les besoins de main d’oeuvre de production sont importants et le patronat va donc recourir aux femmes. Si le salariat est loin de mettre fin à la division du travail, il rend cependant encore plus flagrant les inégalités femmes-hommes devant la loi. Il était plus facile de dissimuler ces inégalités en arguant des rôles sociaux différents des femmes et des hommes quand leurs activités étaient clairement séparées. Mais dès lors que les femmes en nombre croissant travaillent comme les hommes sous le régime du salariat, ce genre de discours est plus difficile à tenir, et les inégalités de plus en plus flagrantes.

Pour finir, je voudrais citer des extraits du discours (7) d’Hubertine Auclert prononcé au congrès socialiste de 1879, soit quelques années après l’invention du terme « féministe » mais avant qu’il ne soit encore employé couramment. Il me semble que ce texte montre les acquis d’une conscience féministe au cours de près d’un siècle de révolutions et de transformation du travail des femmes. Hubertine Auclert interpelle un auditoire socialiste très majoritairement masculins sur la prise en compte de ce qu’on appelle alors « la question des femmes » et exhorte les femmes à se battre pour leurs propres intérêts.

« Alors que parlez-vous d’égalité, vous qui étant vous-même sous le joug, voulez garder des être au-dessous de vous. Que vous plaignez-vous des classes dirigeantes, puisque vous faites, vous dirigés, la même œuvre à l’égard des femmes que les classes dirigeantes ? […]

Je m’adresse maintenant à ceux qui se déclarent partisans de l’égalité de l’homme et de la femme, mais dont le mot d’ordre est : Chut !… Ne perdons pas de temps à nous occuper de ce détail. Un détail ! L’exploitation d’une moitié de l’humanité par l’autre moitié ! Dans la société future, continuent ces prétendus socialistes, les femmes auront leurs droits. Ils imitent en cela les prêtres qui promettent aux déshérités de la terre des jouissances du ciel. Ni les déshérités de la fortunes, ni les déshérités du droit, ni les pauvres, ni les femmes ne pourront se contenter toujours de vaines promesses. […]

Femmes de France, je vous le dis du haut de cette tribune : ceux qui nient notre égalité, dans le présent, la nieront dans l’avenir. Comptons donc sur nous-mêmes pour nous affranchir, n’abandonnons pas nos revendications. Nous sommes depuis des siècles trop victimes de la mauvaise foi, pour oublier nous-mêmes, et croire qu’en travaillant pour le bien général, nous aurons notre part du bien général.[…]

A ceux qui disent qu’il est inutile de faire une question de femmes, que, dans l’avenir tous les êtres seront égaux, je répond : il y a une question des femmes, parce qu’il y a une situation toute particulière faite aux femmes ; parce que les femmes ne peuvent se contenter de vaine promesses trop souvent démenties par les postulants au pouvoir, qui, aux heures de franchise, s’oublient jusqu’à dire : Quand nous serons arrivés, nous verrons la place qu’on pourra donner à la femme, sans nuire à l’espèce ni gêner l’homme. »

(1) je connais surtout le l’histoire du féminisme français, c’est donc de celui-ci dont il sera essentiellement question dans ce qui va suivre.

(2) et non pas par Fourrier comme le veut la légende, qui lui a toujours défendu l’égalité femme-homme, mais qui n’a pas créé ce terme.

(3) Sheila Rowbotham Féminisme et révolution, 1974, Petite bibliothèque Payot

(4) cité par Michèle Riot-Sarcey, Histoire du féminisme, La découverte, coll « repère », pp. 17-18

(5). Ibid. p.21

(6)  Michèle Riot-Sarcey, La Démocratie à l’épreuve des femmes, Bibliothèque Albin Michel, coll « histoire », 1994; p. 46

(7) discours qui peut se retrouver en intégralité sur http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article3093

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